La Conception/Lac Nominingue
52 km
Total : 270 km
Colette façon 2
Ce matin de l’après-casserole, je décampe à la vitesse de deux oeufs bacon vers Labelle pour calmer la bête que je suis devenu. J’exhorte en vain les Dieux pour des sciaux de pluie et leurs truites orageuses. Quelques kilomètres d’un temps idéal et voilà L’Auberge le cheminot, aux airs connus des Vielles Gares renipées, attrayantes comme le fromage sous la tige de fer de la trappe à rat. Sauf que voilà, y’a du slaque dans le ressort. En fait, il n’y a pas de ressort. En fait il y a Colette, en fait il y a Mia. En fait, il y a un smile a tout péter, des battements dedans le coeur, de la vie dedans la tête et partout alentour, manière Colette; il y a du café, des oeufs et du bacon qu’on dirait du nectar et de l’ambroisie, concoction Mia. Il y a le froid, les restants de pluie et la longue route devant. Il y a Colette, que je me dis.

Alchimie de bottines
La première fois que j’ai vu Yannick, c’était la première fois que je le voyais. Pas lui. Yannick se voit souvent. Chaque jour. Yannick se voit dans son propre miroir, 30 kilomètres à pied durant. Cinq heures, six heures, mille heures durant, Yannick marche dedans sa tête et se parle à soi. Il répond à une première question. Sa propre question. Puis une autre et une autre encore. Des questions qui ne sont plus des questions; un ordre des choses qui ne relève plus d’un « ordre », n’est ni « première », ni « d’autres », ni « d’encore ». Expédiées dans la fosse de l’insensé, l’ordonnance des choses, sa logique et leurs nommaisons, une fois que la marche soutenue en ait aspiré la substance des mots. C’est la déraille. Pas à pas, elle en kicke la coquille devenue vide contre d’autres devenues vides contre d’autres devenues vides. Drette dans les quenouilles, le bon sens, condamné qu’il est à ouaouaronner dans le fossé. Le roulement éternel du pas dans la botte de marche, comme le moulin des engrenages, liquéfient les cristaux de la bonne tenue et de l’euphorie, qui autrement naviguent paisiblement dans les conduits de nos sangs. Répétées des dizaines de milliers de fois au quotidien, chaque petite révolution, aussi tranquille soit-elle, pompe le magma ainsi obtenu et propulse la puissance du reflux qui se multiplie de façon exponentielle. Sous pression extrême, les turbines de la cervelle ne résistent qu’en lâchant lousse les ressorts de la soupape. Les pensées déferlent, la déparole s’emballe, le fou s’enrire, le rire s’affole, « la calotte te saute », dit mon amie Diane. Les bâtons de marche déposés, le vélo freiné, la lave fuse toujours, abondante et globuleuse. Le premier immobile d’humain sur ce chemin et c’est la collision. Yannick est à l’arrêt. Je est à l’arrêt. On a su éviter la collision, les trente kilomètres quotidiens de marche de Yannick et mes kilomètres de vélos à moi. De peu. Car il m’arrive de traiter à mal des gens sympathiques. À preuve, Yannick.
Nos calottes ont fait connaissance au kiosque d’information touristique de Rivière Rouge. La préposée du truc est à répondre à mes questions, des solides et vraies, que la voix du Yannick s’interpose et me frappe de pleine face, comme un fort mauvais vent. Je ne sais trop comment, mon froid et sa tourmente ont viré sec et nous voilà à échanger des délires que seuls les explosés de la calotte savent ne pas tenir tout en le faisant savamment. « Pour qu’un et un fasse deux, il faut oublier l’infini qui les sépare », que je me dis. Affolant. Trouble et affolant. Alors je multiplie ; il me faut bien une emprise à quelque chose. Un fois un donne un. « Voilà du tangible », que je me dis, maintenant agrippé à cette bouée dans l’océan d’indéfini où le pètage de calotte m’a balancé brutalement. « Un fois un reste un ». « De la certitude », que je me dis. Plombé d’assurance, je m’affaire au sauvetage du Yannick qui s’enfonce dans les eaux noires du faux semblant. Je le vois bien dans ses yeux, ce calme qui a baissé les bras derrière ses verres pourtant grands comme de l’exclamation. Viennent à moi ses mots, une fois franchie par eux la barrière des dents : « je suis patrouilleur, P’tit Train du Nord ». Ben sacrement. « Pas le P’tit Train du Nord de La-très-Ste-Thérèse pis de son Sieur de Blainville?!? ». « Certainement », qu’il me dit. « Impossible », que je lui dis. Le Yannick me défie de son chandail dont il pointe du doigt les lettres magiques tracées sur fond de faux drapeau suisse. PATROUILLEUR P’tit Train du Nord. « Le lieu zéro de la piste, c’est St-Jérôme, à deux crachats de sa Vieille Gare », que je lui dis. « Le temps aussi, y est zéro. Je le sais, j’y étais. Et pis Jonathan, ses crayons de plomb! », que je lui balance, comme ont fait de moi dans l’indéfini les rivets sautés de ma calotte. Impavide, il persiste : « Dès Bois-des-Filion, c’est inscrit mot pour mot sur les pancartes de la piste : P’tit Train du Nord. C’est nous, ça. On commence là ». Ah ben calvaire! « Les coquilles de pancartes, on peut ben leur fourrer les mots qu’on veut dedans, ça fait pas de la chose ce qu’on veut bien qu’elle devienne ; un chat reste un chat », que je dis sournoisement dans le dos de Juliette, chatte de condition domestique et sauvage à la fois, la Juju. « C’est le P’tit Train du Nord » qu’il martèle, « c’est écrit ». Le Yannick multiplie l’affirmation, me rappelant que des toilettes sèches, hé ben des toilettes sèches, ça reste des toilettes sèches. « Et pourquoi ça? » que je lui demande. « Ta cabane, en bordure de piste. « Quoi la cabane? ». « La Conception. C’est les anciennes toilettes sèches, que ton vélo pis toi ont dormi dedans! ». « J’suis même pas à vélo ». « Ah ouais?! Et c’est quoi ça? » « Un Ski-Doo ». Je le dis. Un Ski-Doo.

Une rando avec Yannick
Souplesse
Les mollets tiennent le cou.
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